Antonio Skarmeta Une Ardente Patience Critique Essay

AUX abords de la maison de Neruda, un groupe de militaires avait installé un barrage et, plus loin derrière, un camion de l’armée faisait tourner silencieusement son gyrophare. Il tombait une pluie légère, une bruine froide de la côte, plus éprouvante que vraiment mouillée. Le facteur prit un raccourci et, du haut de la colline, une joue plongée dans la boue, il put avoir un tableau d’ensemble de la situation : le chemin du poète était bloqué au nord et gardé, devant la boulangerie, par trois soldats. Ceux qui devaient l’emprunter étaient fouillés. Chaque papier de leur portefeuille était lu, plus pour tromper l’ennui de monter la garde dans un hameau aussi insignifiant que par zèle antisubversif; si le passant portait un sac, on lui intimait, sans violence, l’ordre d’en montrer le contenu en détail : le détergent, le paquet de vermicelle, la boîte de thé, les pommes, le kilo de pommes de terre... Après quoi, d’un geste ennuyé, on lui permettait de repartir. Bien que tout cela fût neuf, Mario trouva que la conduite des militaires avait un air de routine. Ce n’est que lorsque réapparaissait, à intervalles réguliers, un lieutenant moustachu et vociférant qu’ils redevenaient sévères et accéléraient le mouvement.

Il resta jusqu’à minuit à observer leurs manoeuvres. Puis il descendit prudemment et, sans reprendre son scooter, fit un immense détour pour passer derrière des habitations anonymes, gagna la plage à la hauteur du môle et marcha le long des rochers, pieds nus sur le sable, jusqu’à la hauteur de la maison de Neruda.

Il mit la sacoche en sûreté derrière un rocher aux arêtes dangereuses dans une excavation à proximité des dunes, en tira le rouleau qui contenait les télégrammes avec toute la prudence que lui imposait le passage incessant des hélicoptères en rase-mottes sur la plage et, une heure durant, il les lut. Après quoi seulement, il aplatit le papier entre ses paumes et le glissa sous une pierre. La distance qui le séparait du carillon n’était pas grande, même si la montée était escarpée. Mais il fut arrêté, une fois encore, par le ballet des avions et des hélicoptères qui avaient déjà contraint les mouettes et les pélicans à l’exil. La mécanique disproportionnée de leurs rotors et la souplesse avec laquelle ils stoppaient net, suspendus au-dessus de la maison du poète, le firent penser à des fauves aux aguets flairant quelque chose, l’oeil vorace, et il réfréna son envie de gravir la pente au risque de dégringoler ou d’être repéré du chemin par la sentinelle. Il chercha une ombre propice à sa progression. L’obscurité n’était pas encore venue mais les rochers escarpés semblaient offrir une certaine protection, à l’abri du soleil qui perçait par instants les nuages lourds et qui dénonçait les moindres tessons de bouteille et les moindres galets luisants sur la plage.

ARRIVÉ au carillon, il trouva un filet d’eau où il lava le mélange de sueur et de crasse incrusté dans les égratignures de ses joues et, surtout, de ses mains.

En parvenant sur la terrasse, il vit dona Matilde (3), les bras croisés sur la poitrine, le regard perdu dans le murmure de la mer. Le facteur lui fit un signe, et elle tourna les yeux vers lui : il porta un doigt sur ses lèvres pour implorer son silence. Matilde vérifia que l’espace qui le séparait de la chambre du poète ne tombait pas dans le champ de vision du garde posté sur le chemin et, d’un battement de cils en direction de la porte, elle lui indiqua que la voie était libre.

Il dut tenir un moment la porte entrouverte afin de distinguer Neruda dans cette pénombre aux odeurs de médicaments, d’onguents et de bois humide. Il marcha sur le tapis jusqu’au lit avec la précaution d’un visiteur dans un temple, impressionné par la respiration laborieuse du poète, comme si l’air lui blessait la gorge avant de s’en échapper.

• Don Pablo, murmura-t-il très bas comme pour ajuster le volume de sa voix à la lumière ténue de la lampe voilée d’une nappe brune.

Il lui sembla que c’était son ombre qui avait parlé. La silhouette de Neruda se dressa péniblement sur le lit, et ses yeux éteints fouillèrent l’ombre.

• Mario?

• Oui, Don Pablo.

Le poète tendit un bras sans forces, mais le facteur ne fit pas attention à son appel, dans ce jeu de contours sans volumes.

• Approche-toi, mon garçon.

Quand il fut tout contre le lit, le poète lui serra le poignet d’une pression dont Mario sentit la fièvre et le fit asseoir près de l’oreiller.

• Ce matin, j’ai essayé d’entrer chez vous, mais je n’ai pas pu. La maison est entourée de soldats. Ils ont juste laissé passer le docteur.

Les lèvres du poète s’entrouvrirent pour un faible sourire.

• Je n’ai plus besoin de docteur, fils. On ferait mieux de m’envoyer directement le fossoyeur.

• Ne parlez pas comme ça, poète.

• Fossoyeur, c’est une bonne profession, fils. Tu te souviens quand Hamlet est plongé dans ses méditations et que le fossoyeur lui conseille : « Cherche-toi une fille robuste et laisse là ces bêtises » ?

Le jeune homme put alors distinguer une tasse sur la table de chevet et, sur un geste de Neruda, il l’approcha de ses lèvres.

• Comment vous sentez-vous, don Pablo?

• Moribond. A part ça, rien de grave.

• Vous savez ce qui se passe?

• Matilde a essayé de tout me cacher, mais j’ai une petite radio Japonaise sous ma couverture.

Il avala une lampée d’air et l’expulsa en tremblant.

• Mon garçon, avec cette fièvre, je me sens comme un poisson dans la poêle.

• Elle sera bientôt finie, poète.

• Non, fiston. Ce n’est pas la fièvre qui va finir. C’est moi.

Avec un coin du drap, le facteur lui essuya la sueur qui coulait du front dans les yeux.

• C’est grave, ce que vous avez, don Pablo?

• Puisque nous sommes dans Shakespeare, je te répondrai comme Mercutio quand il est transpercé par l’épée de Tybalt : « La blessure n’a pas la profondeur d’un puits, elle n’a pas la largeur d’un porche d’église, mais elle est suffisante : demandez à me voir demain, et, quand vous me retrouverez, j’aurai la gravité que donne le cercueil. »

• S’il vous plaît, recouchez-vous.

• Aide-moi à marcher jusqu’à la fenêtre.

• Je ne peux pas. Dona Matilde ne m’a laissé entrer que parce que...

• Je suis ton entremetteur, ton compère et le parrain de ton enfant. Avec tous ces titres gagnés à la sueur de ma plume, j’exige que tu me conduises jusqu’à la fenêtre.

Mario tenta de contenir l’excitation du poète en lui prenant les poignets. La veine de son cou palpitait comme un animal.

• La brise est froide, don Pablo.

• Le froid de la brise est relatif. Si tu voyais le vent glacé qui souffle dans mes os. Il est sauvage et acéré le poignard final, mon garçon. Conduis-moi à la fenêtre.

• Ne bougez pas, poète.

• Que veux-tu me cacher? Est-ce que, quand tu ouvriras la fenêtre, la mer ne sera plus là, juste au-dessous de moi? Ils me l’ont peut-être mise en cage?

Mario sentit sa voix s’enrouer et ses yeux se mouiller. Il se caressa lentement la joue puis il mit, comme un enfant, les doigts dans sa bouche.

• La mer est là, don Pablo.

• Alors, qu’est-ce que tu as? gémit Neruda, les yeux suppliants. Conduis-moi à la fenêtre.

Mario passa les doigts sous les bras du poète et réussit à le mettre debout à côté de lui. Il craignait qu’il ne s’évanouisse, et il l’étreignit si fortement qu’il put sentir le frisson qui secoua le poète se frayer un chemin sous sa propre peau. Comme un seul homme, ils titubèrent et gagnèrent la fenêtre. Le garçon tira l’épais rideau bleu, mais il ne voulut pas regarder ce qu’il pouvait déjà voir dans les yeux du poète. La lumière rouge du gyrophare vint fouetter sa pommette par intermittence.

• Une ambulance, rit le poète, la bouche remplie de larmes. Pourquoi pas un corbillard?

• On va vous conduire dans un hôpital, à Santiago. Dona Matilde est en train de préparer vos affaires.

• A Santiago, il n’y a pas la mer. Il n’y a que des médecins et des chirurgiens.

Le poète laissa retomber sa tête contre la vitre et celle-ci se brouilla sous son souffle.

• Vous êtes brûlant, don Pablo.

SOUDAIN, le poète porta son regard vers le toit et parut observer quelque chose qui disparaissait entre les poutres, parmi les noms de ses amis morts. Un nouveau frisson alerta le facteur de la montée de la température. Il voulut crier pour prévenir Matilde mais il en fut dissuadé par la présence d’un soldat qui venait remettre un papier au chauffeur de l’ambulance. Neruda s’obstina à vouloir marcher jusqu’à l’autre porte-fenêtre, comme s’il avait une crise d’asthme. En lui prêtant son appui, Mario sut que désormais les dernières forces de ce corps s’étaient réfugiées dans la tête. Faibles furent la voix et le sourire du poète quand celui-ci parla sans le regarder.

• Dis-moi une bonne métaphore, mon petit, pour que je meure tranquille.

• Il ne me vient aucune métaphore, poète, mais écoutez ce que j’ai à vous dire.

• Je t’écoute, fils.

• Bien. Il est arrivé aujourd’hui plus de vingt télégrammes pour vous. Je voulais vous les apporter, mais la maison était gardée et je n’ai pas pu. Vous me pardonnerez ce que j’ai fait, il n’y avait pas d’autre moyen.

• Qu’est-ce que tu as fait?

• J’ai lu tous les télégrammes et je les ai appris par coeur pour pouvoir vous les dire.

• D’où viennent-ils?

• De partout. Voulez-vous que je commence par la Suède?

• Vas-y.

Mario fit une pause pour avaler sa salive. Neruda se dégagea un instant et prit appui sur la poignée de la porte-fenêtre. Une rafale soufflait sur les vitres maculées de sel et de sable et les faisait vibrer. Mario accrocha son regard à une fleur qui se défaisait au flanc d’un pot d’argile, et il restitua le premier texte en prenant garde de ne pas confondre les différents câbles.

•  « Douleur et indignation assassinat président Allende. Gouvernement et peuple suédois offrent asile poète Neruda. »

• Un autre, dit le poète qui sentait que des ombres envahissaient des yeux et que des cataractes ou des cavalcades de fantômes cherchaient à briser les vitres pour aller rejoindre des corps aux formes confuses que l’on voyait se lever sur le sable de la plage.

•  « Mexico met avion disposition poète Neruda et famille pour transfert immédiat » , récita Mario, déjà certain de ne plus être écouté.

La main de Neruda tremblait sur la poignée de la fenêtre, peut-être pour l’ouvrir, mais aussi comme s’il cherchait à éprouver de ses doigts crispés l’épaisseur d’une matière semblable à celle qu’il sentait tournoyer dans ses veines et remplir sa bouche de salive. Sur la houle métallique déchiquetée par le reflet des rotors des hélicoptères d’où giclait une poussière scintillante de poissons d’argent, il crut voir se dresser une maison de pluie aux murs d’eau, impalpable charpente humide, humide et intime comme sa propre peau.

Dans le halètement trépidant de son sang, cette eau noire qui était germination, obscur travail des racines, invisible orfèvrerie des nuits porteuses de fruits, un secret bruissant se révélait maintenant à lui, et c’était la conviction définitive de l’existence d’un magma à qui tout appartenait, celui-là même que tous les mots cherchaient, guettaient, traquaient sans le nommer, ou nommaient en se taisant (la seule certitude est que nous respirons et que nous cessons de respirer, avait dit jadis un jeune poète venu du Sud, et sa main, dans un geste d’adieu, avait désigné un panier de pommes sous le drap mortuaire) : sa maison face à la mer et la maison d’eau dérivant maintenant à travers les vitres elles-mêmes faites d’eau, ses yeux, maison des choses, ses lèvres, maison des mots, mouillées par cette même eau qui avait un jour crevassé le cercueil de son père après avoir traversé les tombes à balustres des autres morts pour enflammer la vie du poète d’un secret dont la révélation lui venait enfin et qui, par ce hasard qui commande à la beauté et au néant, sous une pluie de morts aux yeux bandés et aux poignets sanglants, lui posait sur la bouche un poème qu’il ne sut ni ne dit mais que Mario, lui, entendit bien quand le poète ouvrit la fenêtre et que le vent fit se dissiper les ombres :

Je retourne à la mer qu’enveloppe le ciel

Le silence entre une vague et l’autre

Instaure une attente dangereuse :

Que meure la vie, que se calme le sang

Et que déferle le mouvement nouveau

Pour que résonne la voix de l’infini.

Derrière lui, Mario le prit dans ses bras et, levant les mains pour couvrir ses pupilles hallucinées, lui dit :

• Ne mourez pas, poète.

L’AMBULANCE emporta Pablo Neruda vers Santiago. Sur la route, il fallut éviter les barrages de la police et les contrôles militaires.

Il mourut le 23 septembre 1973 à la clinique Santa-Maria.

Tandis qu’il agonisait, sa maison de la capitale, sur une pente de la colline San-Cristobal, fut mise à sac, les vitres furent brisés. L’eau des robinets ouverts provoqua une inondation.

On le veilla au milieu des décombres.

(1) Antonio Skarmeta, Une ardente patience (traduit de l’espagnol par François Maspero), Le Seuil, Paris, 158 pages, 69 F, mise en vente le 4 février 1987. Le Monde diplomatique a publié, en septembre 1984, une nouvelle d’Antonio Skarmeta : le Coup de téléphone

(2) Ecrivain chilien (1904-1973), auteur notamment du Chant général , prix Nobel de littérature 1971.

(3) Matilde Urrutia, l’épouse de Pablo Neruda (NDLR).

Antonio Skarmeta

Cap sur l’île Noire. J’ai hésité entre le ciré ou le poncho. Pressentiment d’une rencontre déterminante. Tintin et Milou ? Ils sont partis sur d’autres aventures tout aussi pittoresque que la mienne. Non, j’ai pris mon poncho, un disque de Florent Pagny pour la couleur locale, une bicyclette bleue déglinguée. L’île Noir dans l’Antarctique Chilien, la Terre de Feu. Là-bas, la route s’arrête devant l’océan dans l’aube tiède du levant ; c’est l’ultime escale la fin de l’errance avant que j’ose le silence. Ici la vie est comme toutes les autres vies, même valeurs, couleur le ciel se mêle à la poussière je commence à comprendre…

Qu’y a-t-il à comprendre ? Que la vie est une métaphore.

Une méta-quoi ?

Fort, l’ami. Une métaphore. Attends, je t’explique. Tout d’abord, suis-moi à l’auberge. J’y ai enfin trouvé la paix que je cherchais, comme une sensation franche, cette lumière blanche. Ne fais pas attention, c’est juste la jeune et belle Béatriz, dans une blouse de deux tailles plus petites que ne l’exigeaient ses seins éloquents, qui m’amène une pinte bien fraiche pour épousseter la poussière de ces terres. Où en étions-nous l’ami ? Ah oui, la métaphore… Souviens-toi en. Il n’est question que de métaphore sur l’île Noir. De métaphore et de poésie.

« - Écoute ce poème : « Ici dans l’Île, la mer, et quelle mer. A chaque instant hors d’elle-même. Elle dit oui, et puis non, et encore non. Elle dit oui, en bleu, en écume, en galop. Elle dit non, et encore non. Elle ne peut se faire calme. Je me nomme mer, répète-t-elle en battant une pierre sans réussir à la convaincre. Alors, avec sept langues vertes de sept tigres verts, de sept chiens verts, de sept mers vertes, elle la couvre, la baise, la mouille et se frappe la poitrine en répétant son nom. »

Il observa une pose satisfaite.

- Comment le trouves-tu ?

- Bizarre.

- « Bizarre ». Quel critique sévère tu fais !

- Non, don Pablo. Ce n’est pas le poème qui est bizarre. Ce qui est bizarre, c’est ce que moi j’ai ressenti pendant que vous le récitiez.

- Mon cher Mario, il va falloir te dépêcher de mettre un peu d’ordre dans tes idées parce que je ne peux pas passer toute la matinée à jouir de ta conversation.

- Comment vous expliquer ? Pendant que vous disiez ce poème, les mots bougeaient, ils passaient d’un bord à l’autre.

- Comme la mer, bien sur !

- Oui, c’est vrai, ils allaient et venaient comme la mer.

- Ca, c’est le rythme.

- Et je me suis senti bizarre, parce que tout ce mouvement m’a chaloupé.

- Tu tanguais ?

- C’est ça. J’allais comme un bateau tremblant sur vos mots.

- « Comme un bateau tremblant sur mes mots » ?

- C’est ça !

- Sais-tu ce que tu viens de faire, Mario ?

- Quoi ?

- Une métaphore.

- Mais ça ne compte pas, elle m’est venue simplement par hasard.

- Il n’est pas d’autres images que celles qui sont dues au hasard, fils. »

Maintenant que j’ai fait le point sur les métaphores, je te présente Mario Jimenez. Jeune homme, facilement impressionnable par les métaphores, la poésie et l’amour. Qui ne le serait pas à cet âge-là. Déjà que moi, malgré mon grand âge, et cette immense sagesse qui me caractérise, je reste coi devant la belle Béatriz, prêt à la prendre en coït. Mario, le facteur en bicyclette avec pour seul « client », un type un peu rêche au début. Il fait le gars bourru, mais un vrai poète ce type quand on le connait. Pablo Neruda, qui a failli être président du Chili, mais qui a bien été Prix Nobel de littérature. Un sacré gars, bon poète, qui sait comment écrire à une dame et qui en quelques mots loués au jeune Mario, servira d’entremetteur à quelques belles parties de jambes écartées, d’orgasmes fracassant et de pénétrations intimes. Tout est dans la subtilité des hommes et la poésie de l’acte. Plus qu’une métaphore de l’amour, c’est un hymne au plaisir, à la délectation. La jubilation n’est pas loin, par conséquent l’éjaculation aussi. Autre métaphore de la vie, mais celle-ci n’est pas de Pablo Neruda.

« A cet instant, Mario sut que l’érection qu’il avait si fidèlement contenue depuis des mois n’était qu’une vulgaire colline en comparaison de la cordillère qui surgissait de son pubis, du volcan dont la lave n’avait rien de métaphorique et qui commençait à se déchaîner dans son sang, à lui brouiller la vue et à transformer sa salive elle-même en une espèce de sperme. »

Tout est donc dans la subtilité des mots choisis. Quand le vulgaire sperme se mêle à la coulée de la lave, cela devient une pornographie métaphorique. J’en jubile. Du grand roman chilien. Pas à la Coloane, ni à la Sepulveda. Juste à la Skármeta que je découvre, ainsi. Aparté cinématographique : Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neruda, et le dernier film de Massimo Troisi (que la comtesse de Cinecitta doit certainement bien connaître) pour un cinéaste anglais Michael Radford. Il Postino, Le Facteur.

Un dernier mot pour finir, si tu le permets. Je te raconte la fin qui comme toutes les fins a son importance. Et ce n’est pas une métaphore, d’ailleurs. Les dernières pages s’arrêtent sur la mort de Neruda, sur la mort d’Allende, sur la mort de la démocratie chilienne… Parce que Antonio Skarmeta n’en est pas moins un militant et un exilé après le coup d’état de 1973. Et je rejoins ainsi Chrisdu26 sur cette même tristesse qui nous étreint à la fin de ce court roman : « Balayés les mots d’amour et le lyrisme, il ne reste plus que les cendres incandescentes d’une terre meurtrie… Et aussi l’exil. »

« Pris d’un mysticisme juvénile, il décida de ne recourir à aucune pratique manuelle pour soulager la fidèle et croissante érection qu’il dissimulait le jour […] et qu’il combattait la nuit jusqu’à la torture. Un romantisme bien pardonnable le faisait s’imaginer qu’à chaque fois qu’il frappait une métaphore, qu’il poussait un soupir, qu’il rêvait de la langue de la fille contre son oreille, entre ses jambes, il forgeait une force cosmique qui nourrissait son sperme. Ainsi pourvu d’hectolitres de cette substance bonifiée, viendrait le jour où il ferait léviter de bonheur Beatriz Gonzalez… »

Faire léviter le bonheur d’une Gonzalez, cela se passe de commentaires supplémentaires. D’ailleurs, il doit falloir en user des métaphores pour arriver à ces fins. Des métaphores, un majeur et un dard. I DI O TA. Mais je n’y peux rien si la jouissance est à chaque page tournée, et si pour l’atteindre, il faut laisser cette ardente patience enveloppée ton âme, avant d’éjaculer de plaisir (Autre métaphore de mon cru).

« Mario fit glisser la mini-jupe rétive et la végétation odoriférante de sa chatte vint flatter ses narines à l’affût. Alors la seule inspiration qui lui vint fut de l’oindre de la pointe de sa langue. A cet instant précis, Beatriz poussa un cri profond, halètement, sanglot, défaite, gorge, musique, fièvre, qui se prolongea plusieurs secondes durant lesquelles son corps tout entier trembla, au bord de l’évanouissement. Elle se laissa glisser sur le plancher, puis après avoir posé un doigt silencieux sur la lèvre qui l’avait léchée, elle le porta à la toile grossière du pantalon du garçon pour palper la grosseur de son dard et elle lui dit d’une voix rauque :

- Tu m’as fait jouir, idiot. »

« Une ardente Patience », une métaphore de l’amour.

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *